Pourquoi faisons-nous des rituels sans même nous en rendre compte ?

Tu te réveilles.
Peut-être que ta première main cherche immédiatement ton téléphone.
Peut-être qu’avant de parler à qui que ce soit, il te faut un café. Toujours préparé de la même manière. Dans la même tasse.
Avant un rendez-vous important, tu vérifies deux fois tes affaires.
Avant de monter sur scène, un artiste répète parfois les mêmes gestes.
Un sportif entre sur le terrain selon une séquence qui lui appartient.
On trinque avant de boire.
On souffle des bougies le jour de notre anniversaire.
On échange des alliances pour signifier une union.
On dépose des fleurs devant une tombe.
Et lorsqu’une année se termine, des millions de personnes attendent exactement minuit pour s’embrasser, faire du bruit et formuler des promesses qu’elles auraient pourtant pu formuler à 23 h 47.
Nous appelons certaines de ces choses des traditions.
D’autres, des habitudes.
Certaines, des superstitions.
Quelques-unes seulement ont encore droit au mot rituel.
Pourtant, quelque chose les relie.
L’être humain ne se contente pas de vivre les événements.
Il les met en scène.
Nous n’avons jamais cessé d’être des êtres rituels
Le mot fait facilement penser à la religion, à la magie, à une cérémonie ou à quelques gestes mystérieux accomplis à la lumière d’une bougie.
C’est beaucoup trop réducteur.
Dans la recherche en psychologie, les rituels sont notamment décrits comme des séquences formalisées, caractérisées par la rigidité et la répétition et inscrites dans un système de signification plus large.
Et voilà précisément ce qui les rend étranges.
Se laver les dents possède une fonction évidente.
Mais utiliser toujours le même stylo pour un examen n’améliore probablement pas l’encre.
Embrasser une alliance avant une épreuve ne modifie pas physiquement l’épreuve.
Souffler une bougie n’est pas nécessaire pour avoir un an de plus.
Et pourtant nous le faisons.
Depuis des millénaires, les humains ritualisent particulièrement certains moments : la naissance, l’entrée dans l’âge adulte, l’union, la séparation, la mort, la maladie, le départ, le retour, la victoire, la défaite.
Remarque quelque chose.
Ce sont souvent des seuils.
Des endroits de l’existence où quelque chose était vrai avant et ne le sera plus exactement après.
Le rituel donne une forme visible à un changement invisible.
Alors… est-ce que ça marche ?
C’est ici que la question devient réellement intéressante.
Parce que demander si « les rituels fonctionnent » ne veut presque rien dire.
Fonctionnent comment ?
Si j’accomplis un rituel avant une compétition, est-ce que cela augmente objectivement mes performances ?
Est-ce que cela réduit mon anxiété ?
Est-ce que cela change ma perception de ce que je vis ?
Est-ce que cela modifie mon comportement ?
Et si je pratique un rituel magique destiné à produire un événement extérieur, est-ce que les mêmes recherches permettent de démontrer cet effet ?
Ce sont des questions différentes.
Et c’est précisément ici qu’il faut résister à une tentation très présente dans mon propre univers : prendre une étude de psychologie montrant un effet du rituel sur l’être humain et écrire immédiatement :
« La science vient de prouver que la magie fonctionne. »
Non.
Ce serait aller beaucoup plus loin que les données.
Mais ce qu’elles montrent réellement est déjà suffisamment fascinant.
Un chocolat n’est apparemment pas tout à fait le même après un rituel
En 2013, quatre chercheurs publient dans Psychological Science une série de quatre expériences.
Des participants doivent notamment manger du chocolat.
Rien de très mystique jusque-là.
Mais certains accomplissent auparavant une séquence précise de gestes.
Les chercheurs observent alors quelque chose d’étonnant : après le rituel, les participants évaluent le chocolat comme plus savoureux, lui accordent davantage de valeur et prennent davantage le temps de le savourer.
D’autres expériences sont menées avec de la limonade et des carottes.
Plus intéressant encore : regarder quelqu’un d’autre effectuer le rituel ne produit pas le même effet que le réaliser soi-même. Les auteurs concluent que l’implication personnelle semble jouer un rôle important dans l’effet observé.
Réfléchis à ce que cela signifie.
Le chocolat n’a pas changé.
L’expérience du chocolat, elle, a changé.
Cette distinction est fondamentale.
Parce que nous avons tendance à considérer comme « réel » uniquement ce qui transforme l’objet extérieur.
Mais une partie considérable de notre existence dépend précisément de la manière dont nous faisons l’expérience de cet objet.
Ce que le cerveau semble faire de l’échec
Une autre expérience, publiée en 2017 par des chercheurs de l’Université de Toronto, est encore plus intrigante.
Pendant une semaine, des participants répètent une séquence de gestes arbitraires. Ils accomplissent ensuite ce rituel en laboratoire avant une tâche cognitive pendant laquelle leur activité cérébrale est enregistrée par EEG.
Les chercheurs s’intéressent notamment à une réponse cérébrale associée au traitement des erreurs : l’error-related negativity, ou ERN.
Après le rituel, cette réponse à l’erreur est atténuée.
Mais il y a un détail essentiel.
Les participants ne deviennent pas meilleurs.
Les chercheurs n’observent ni amélioration ni détérioration de la performance attribuable à cette modification.
Le résultat suggère plutôt que le rituel peut intervenir dans la manière dont l’organisme réagit à l’erreur et à l’échec. Les auteurs restent eux-mêmes prudents et présentent leurs résultats comme un soutien préliminaire à cette hypothèse.
C’est beaucoup moins spectaculaire que :
« Les rituels augmentent vos performances. »
Mais c’est probablement beaucoup plus intéressant.
La science aussi doit accepter de se tromper
Et cette histoire contient un avertissement particulièrement important.
Des travaux publiés en 2016 avaient conclu que l’accomplissement de rituels pouvait diminuer l’anxiété et, par ce mécanisme, améliorer la performance.
Un résultat séduisant.
Très séduisant.
Mais la publication a finalement été rétractée en 2024.
Cela ne démontre évidemment pas que « les rituels ne fonctionnent pas ».
Cela signifie quelque chose de beaucoup plus précis :
cette publication ne doit plus être utilisée comme une preuve fiable de cet effet.
Pourquoi est-ce important ici ?
Parce que c’est exactement ce que devrait être, selon moi, une rencontre honnête entre science et mystère.
La science n’est pas intéressante parce qu’elle nous donne toujours raison.
Elle est intéressante parce qu’elle construit des méthodes permettant, parfois, de découvrir que nous avions tort.
Et une étude ne devient pas une preuve simplement parce que son résultat conforte ce que nous avions envie de croire.
Pourquoi le rituel apparaît-il si souvent lorsque le contrôle disparaît ?
Regarde maintenant les moments où les comportements ritualisés apparaissent.
Avant une compétition.
Avant un examen.
Après une séparation.
Lors d’un deuil.
Face à une maladie.
Avant un voyage important.
Lorsqu’on attend une réponse.
Lorsque quelque chose nous échappe.
Des chercheurs se sont précisément intéressés au lien entre anxiété et ritualisation, notamment à l’augmentation de comportements répétitifs et stéréotypés lorsque l’incertitude ou le stress augmentent.
D’autres ont étudié la perte et le deuil.
Dans une série de trois expériences publiée dans le Journal of Experimental Psychology: General, Michael Norton et Francesca Gino ont étudié des rituels associés à différentes formes de perte. Leurs résultats ont associé l’accomplissement de rituels à une diminution du sentiment de deuil, avec un rôle médiateur attribué au sentiment de contrôle retrouvé.
Et cela permet peut-être de comprendre quelque chose d’essentiel.
Un rituel n’a pas nécessairement besoin de contrôler le monde pour modifier notre manière d’être dans le monde.
Habitude, superstition, rituel : où est la frontière ?
Tous les matins, tu te brosses les dents.
Habitude.
Avant une journée particulièrement importante, tu mets toujours un parfum précis parce qu’il représente pour toi la personne que tu veux être ce jour-là.
Nous nous rapprochons du rituel.
La différence n’est pas simplement la répétition.
C’est aussi la signification.
Le rituel transforme une action ordinaire en support d’autre chose.
Une bougie n’est plus uniquement de la cire qui brûle.
Une bague n’est plus uniquement du métal.
Une photographie n’est plus uniquement du papier.
Un geste n’est plus seulement un mouvement.
Nous déposons du sens dans la matière.
Et la matière nous permet ensuite de représenter ce qui, autrement, resterait abstrait.
Comment toucher une séparation ?
Comment tenir une intention dans sa main ?
Comment matérialiser un deuil ?
Comment donner une frontière à une période de sa vie ?
Nous inventons des objets, des gestes et des séquences pour rendre visible ce qui ne l’est pas.
Et c’est ici que la magie entre dans la conversation
J’utilise moi-même des rituels dans mon travail.
Et je ne crois pas que la bonne manière d’en parler consiste à déguiser une croyance en résultat scientifique.
Lorsque j’allume une flamme, utilise un symbole, détruis un élément, noue ou coupe quelque chose, plusieurs niveaux de lecture peuvent coexister.
Il y a le geste.
Ce qu’il représente.
L’attention qu’il mobilise.
L’état dans lequel il place celui qui le réalise ou le reçoit.
Ce qu’il peut autoriser psychologiquement : commencer, arrêter, abandonner, décider, franchir.
Il y a également les traditions dont ce geste peut hériter.
Et puis existe une autre question, plus difficile :
le rituel agit-il au-delà de ces mécanismes sur le réel extérieur ?
Les recherches que nous venons d’examiner ne permettent pas de répondre oui à cette question.
Mais elles ne réduisent pas non plus tout rituel à un geste vide.
Elles en étudient certaines dimensions mesurables.
Les traditions magiques en proposent d’autres interprétations.
Je préfère maintenir cette frontière visible plutôt que de la faire disparaître artificiellement.
Parce que c’est précisément à cette frontière que les choses deviennent intéressantes.
Nous ritualisons déjà nos vies. La vraie question est : lesquels avons-nous choisis ?
Il existe des rituels que nous décidons.
Et d’autres dont nous héritons.
Le verre levé pour célébrer.
Le téléphone consulté dès le réveil.
La cigarette après une dispute.
La chanson écoutée avant de monter sur scène.
Le repas du dimanche.
La manière dont une famille célèbre Noël.
Le silence devant un cercueil.
La façon dont on ferme une porte pour la dernière fois.
Tous n’ont évidemment pas la même fonction.
Tous ne sont pas bénéfiques.
Mais la répétition et la signification peuvent leur donner un pouvoir considérable sur notre attention, nos émotions et parfois nos décisions.
C’est pour cela que je rapproche le rituel de l’influence.
Nous sommes influencés en permanence sans en avoir conscience : par des mots, des images, des habitudes, des personnes, des environnements.
Le problème n’est pas nécessairement l’influence.
Le problème est de ne jamais voir ce qui nous influence.
Pour le rituel, je crois que c’est la même chose.
Soit nous le subissons. Soit nous le choisissons.
Peut-être que la première question à se poser n’est donc pas :
« Est-ce que je crois aux rituels ? »
Mais :
« Quels sont les rituels qui organisent déjà ma vie ? »
Et parmi eux :
lesquels ai-je réellement choisis ?
Ce que j’en retiens
La science ne nous permet pas aujourd’hui d’affirmer que les rituels magiques produisent les effets surnaturels qu’on leur attribue parfois.
Elle permet en revanche d’étudier quelque chose que notre époque oublie facilement :
un geste symbolique peut ne rien changer à la matière et pourtant modifier l’expérience de celui qui l’accomplit.
Attention.
Engagement.
Sens.
Rapport à l’incertitude.
Rapport à l’échec.
Rapport à la perte.
Le rituel se situe à la rencontre de toutes ces choses.
Et peut-être est-ce pour cela que nous continuons à en créer.
Même lorsque nous prétendons ne plus y croire.
Pour aller plus loin
Un rituel n’est pas une formule magique vendue avec une certitude de résultat.
C’est un passage construit autour d’une intention, de symboles et d’un avant/après.
Découvrir les Rituels de MATT HERMÈS →
Sources
Vohs, K. D., Wang, Y., Gino, F. & Norton, M. I. (2013). Rituals Enhance Consumption. Psychological Science, 24(9), 1714–1721. DOI : 10.1177/0956797613478949.
Hobson, N. M., Bonk, D. & Inzlicht, M. (2017). Rituals decrease the neural response to performance failure. PeerJ, 5, e3363. DOI : 10.7717/peerj.3363.
Norton, M. I. & Gino, F. (2014). Rituals Alleviate Grieving for Loved Ones, Lovers, and Lotteries. Journal of Experimental Psychology: General, 143(1), 266–272. DOI : 10.1037/a0031772.
Krátký, J., Lang, M., Shaver, J. H., Jerotijević, D. & Xygalatas, D. (2016). Anxiety and ritualization: Can attention discriminate compulsion from routine? Communicative & Integrative Biology, 9(3), e1174799. DOI : 10.1080/19420889.2016.1174799.
Note éditoriale : l’étude Don’t Stop Believing: Rituals Improve Performance by Decreasing Anxiety, publiée en 2016 et évoquée dans cet article, a été rétractée en 2024. Elle n’est pas utilisée ici comme élément de preuve, mais précisément pour illustrer la nécessité de réévaluer une affirmation lorsque les données qui la soutenaient deviennent contestées.